Nick Hannes


IzolaFausses Sirènes et Vrais Naufrages

Ulysse avait fait un long voyage en Méditerranée. Entre 2010 et 2014, Nick Hannes a marché sur ses traces. En guise de sirènes, il n’a toutefois rencontré que des bimbos siliconées avec de faux cils et des cœurs en plastique rouge sur les seins. Le temps des navigations héroïques est bien passé ! Les voyageurs ont fait place aux touristes, et du même coup un monde savoureux s’est trouvé remplacé par son envers insipide. Le ciel y est trop bleu, l’herbe trop verte – c’est normal, elle est fausse. Les côtes méditerranéennes de Nick Hannes sont l’étonnant royaume de la facticité. Même les humains n’ont pas l’air bien vrais. Qu’ils se dénudent sur la plage, leur corps est comme absorbé par la graisse ; qu’ils se parent pour la rencontre avec la mer, on a le sentiment aigu qu’ils en font trop et que c’est une comédie qui se joue autour du marchand de glace : la comédie du plaisir obligé. De cette campagne sans gloire les étendards seraient ces parasols multicolores que partout le photographe a rencontrés, hérissant le sol.

Pour ne pas être dérangé dans les travaux forcés de son loisir, homo festivus a ses enclaves, toujours vertes et bleues. Des murs les séparent du monde terne où vivent ceux qui ne sont pas là pour jouir. – Si encore ces murs étaient les seuls ! Les suds de Nick Hannes sont douloureusement traversés d’autres failles et griffés d’autres barbelés, ceux des guerres, des occupations, des exploitations en tous genres. Embarqués sur des esquifs que fait tanguer le sillage des paquebots de croisières, des migrants innombrables font entendre le triste contre-chant d’une mer cruelle, destination Lampedusa. La violence des couleurs laisse deviner, aussi, la violence des hommes et des États. Le photographe porte témoignage de tout cela, sans pathos, sans mépris, à hauteur d’humanité, hésitant entre empathie, amusement et consternation. Sa modestie ne souligne jamais la construction pourtant très élaborée d’images qui, non contentes de séduire l’œil, font penser, durablement, aux destins contrastés du monde méditerranéen.

Par Guillaume de Sardes