Marc Riboud


Marc Riboud, Fez, Maroc, 1978Au gré des voyages

Lorsqu’il commence ses déambulations méditerranéennes, au début des années 1950, Marc Riboud découvre un monde entrant dans les chantiers de la modernité et relevant pourtant, d’une certaine manière, d’un temps presque immobile. Nul hasard, d’ailleurs, à ce qu’il en ait d’abord fait l’expérience sur la côte dalmate, où Fernand Braudel aimait à voir l’un des cœurs battants de « sa » Méditerranée. Entre Split et Dubrovnik, le garçon qui plonge, d’un geste parfait, est le jeune frère du plongeur de Paestum, les vieilles femmes en noir et les nonnes en grand costume tiennent à l’hier, tandis que la fille qui passe en bikini sous les yeux réprobateurs de sa grand-mère est bien la petite sœur de Gina Lollobrigida… Choc des cultures, feuilletage des temps. Riboud éprouve la même densité au Maroc et sur le Bosphore. Le risque du pittoresque, du coup, n’est pas loin : assurément les grands arcs outrepassés des palais de Fez sont d’une admirable majesté, mais ces enfants qui ploient sous d’énormes tas d’étoffes et dont les yeux ne rient pas, sont-ils le prétexte à une belle image ou l’écho d’une insupportable exploitation ? Le photographe enregistre la scène, sans gloses, laissant le spectateur à sa responsabilité. « La photographie ne peut pas changer le monde, elle peut montrer le monde quand il change », avait-il coutume de dire.

C’est à Istanbul peut-être que viendra la paix, dans l’atmosphère si singulière des hammams, saisie quarante ans avant le beau film de Ferzan Özpetek. Sur les marbres et les bassins coule une lumière sculptée par les découpes de la voûte, comme elle coulait dans les mithraea romains, comme à la même époque Le Corbusier en redécouvrait le dessin pour ses églises. Les corps reposent, abandonnés, allégés par l’étrillage et les vapeurs. Une légèreté de matin du monde, nourrie de longs siècles de culture thermale, invite à rester là, longtemps. Sous le soleil exactement, pile entre Orient et Occident, une photographie savante et allègre célèbre l’équilibre d’une sensualité apaisée.

Par Guillaume de Sardes